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Laboniris
ferrandeix : Satiation
 Publié le 22/08/22  -  12 commentaires  -  3807 caractères  -  117 lectures    Autres textes du même auteur

Benoît est véritablement hanté par les mots que son esprit considère selon leur morphologie brute, indépendamment de leur signification.

Écriture euphonique : La barre verticale en exposant (') qui suit un mot représente un signe de coupe (/) simplifié. Il signale une charnière syntaxique marquée par une inflexion vocale au lieu de pause.


Satiation


Benoît, pervers psychopathe et sadique assumé, s'adonnait sans remords à son vice habituel. C’est ainsi qu’il torturait jusqu'à l'agonie ses proies, désubstantialisées par l'effet de sa dissection. Les objets de sa cruauté ne se composaient de chair' ni sang. Leur vie n'était pas déterminée par un cœur en pulsation, mais par le spasme agitant la bouche et le gosier des humains, transmis de larynx à larynx, langue à langue et lèvre à lèvre. Ces martyrs suppliciés non plus ne gémissaient car il s'agissait de mots. Benoît les traquait à leur émission, les emprisonnait en son for, les décontextualisait pour les vulnérabiliser. Longuement' il en considérait le contenu jusqu'à l’épuisement, jusqu’à leur capitulation définitive. Puis, tel un entomologiste épinglant un papillon, virtuellement' il pourfendait ces résidus sans mansuétude. C’est ainsi qu’il jouissait, démasquant leur obscénité phonétique. Mentalement' il ressassait un banal idiotisme' une expression convenue, puis en démontait scrupuleusement le mécanisme. Par sa machiavélique obstination, continûment' il s'en délectait, pareil au suc du nectaire écaché par la guêpe. Non satisfait d'avoir détruit leur vocale intonation, rageusement' il en pourchassait la scripturale empreinte. C’est ainsi qu’il griffonnait les mots sur un calepin, support dédié spécialement à cette abjecte occupation. Froidement' il répétait ces rogatons lexicaux, jusqu'à l'épuisement, jusqu'à ce que se perdît leur signifiance. Dans le charnier syllabique envahissant le champ de sa pensée, comiquement' ils semblaient gésir. Puis, le regard allumé d'un luciférien éclat, Benoît arrachait le feuillet, l’écrasait en boulette avant de le jeter à la corbeille. C’est ainsi qu’on abandonne à la fosse un cadavre indésirable.

De plus en plus, se rassasiant de rebuts scripturaux et vocaux, Benoît se confinait en sa délectation morbide. Son esprit au fil des jours se changeait en logorrhéique ossuaire. Tout sincère amoureux de littérature en fut scandalisé, tout scrupuleux grammairien en fut offusqué. La conversation, fondement de cordialité chez les humains, pour lui devenait succession d’onomatopées. Quoiqu'il fût honorablement cultivé, sa dépravation le poussait à salir connotations, dénotations de lemme ou de morphème.

L’âge avançant, plus encor son état se détériora. Lui, si disert jouvenceau, bientôt s'enferma dans le mutisme. Paradoxalement' il recherchait tout lieu fréquenté' bondé, qui lui permît d'assouvir sa boulimie féroce en vocables. Partout, les propos qu’il oyait se muaient en flot sonore amphigourique. Son apparition provoquait le malaise au milieu des soirées' goûters, symposions' réunions mondaines. Les fêtards invétérés' les bavards impénitents bégayaient lamentablement quand se profilait son ombre. Chacun, vergogneux des mots qu'il proférait, finissait par s'emmurer dans le silence. Même un joyeux drille' en le croisant devenait taciturne' embarrassé, le front moite et cramoisi, muet comme un camaldule. Tous l'exécraient, bien qu'il n'eût jamais nourri la moindre animadversion pour quiconque. La présence incongrue de ce crabe insupportait les gens honnêtes. Sur dénonciation commune auprès de l'administrative autorité, rudement on l'interpella, puis on l'interna dans un hôpital psychiatrique. Sa disparition des lieux publics fut un général soulagement. Le gai babillage entretenant chaleur humaine et fraternité, bienfaits sans lesquels nos contemporains ne sauraient s'émerillonner, de nouveau put insouciamment se répandre. Nul' finalement' ne sut comment il décéda. Son nom parut un jour dans les avis d'obsèques. Chacun simula de ne l'avoir pas remarqué, tant la triste évocation de ce monstre ignoble était pénible. Sa trace indésirable à jamais fut effacée. Tout citoyen décent ne pouvait que s'en féliciter.


 
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   Vilmon   
22/8/2022
 a aimé ce texte 
Bien ↑
Bonjour,
Réédition du 2022-08-22
Holà, que je me suis égaré...
Je n'avais pas saisi qu'il s'agissait des mots qui sont "charcutés".
Ça change la donne, je comprends mieux.
Désolé de ma mauvaise interprétation.
Malaise.
Je corrige mon évaluation.
J'ai mieux apprécié les images décrites à propos des opérations pour aller à l'essentiel des mots, de leurs sons, leurs racines, mais, par ce processus, perdent leur sens. Une écriture bien recherchée pour nous offrir une autre manière de voir nos phrases.
Mais je n'ai pas encore compris à propos du `

Un meurtrier mentalement instable qui utilise des mots inventés qu’il est convaincu d’être réel. Une sorte de dyslexie, mais est-ce la raison pour laquelle il torture ? L’un est-il lié à l’autre ? Il est enfermé pour le malaise qu’il crée en société, mais pas pour ses crimes ? J’ai eu de la difficulté / il les découpe pour les entendre / gorge à gorge / et tous rougissaient de peur ou par insulte. Comme ceci, je n’ai pas réussi à faire les liens entre les différentes sections du récit. Je n’ai pas non plus saisi en quoi l’utilisation du ‘ fait une coupure d’inflexion vocale, son utilité et en quoi ceci enrichit le récit. Est-ce le narrateur (pas l’auteur, je tiens à préciser) qui est mentalement instable ou le personnage du récit ?
Désolé, j’ai essayé de saisir, mais pour toutes ces raisons, j’ai trouvé ma lecture ardue.

   senglar   
5/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Bonjour,


Voilà donc ce qui arrive quand on va au fond des mots, l'impossibilité de vivre en société. Or les mots ont été inventés pour ça. La société est majoritairement composée de Philintes, ce qui est heureux sinon personne ne pourrait supporter son voisin, ni l'homme sa femme ni la femme son gandin. Cet individu-ci, ce disséqueur est un Alceste, comme il ne s'est pas retiré, comme il persiste et guigne, on le retire. Aller au fond des mots c'est aller au fond des choses et les gens comme les mots n'aiment pas qu'on les étripaille.

Ce texte* pointu est un régal de défabrication. Je suppose qu'il est inutile de demander à l'auteur comment faire, sa recette comme celle du Coca Cola doit être déposée quelque part au fond d'un coffre fermé à double tour.

* pas question de préfixe-radical-suffixe, les composantes du mot elles-mêmes sont explosées. Explosion en lettres ? en phonèmes ? Ceux et celles-ci aussi sont pulvérisées. Plus d'alphabet traditionnel, plus d'alphabet phonétique. Que reste-t-il alors puisque l'exégète fou n'est pas encore muet ?

Les gargouilles de Notre-Dame peut-être mais je crois qu'elles ont brûlé.

"Satiation" ! Pourquoi pas "Le gargouillis final" ?

   Anonyme   
27/9/2022
 a aimé ce texte 
Un peu
Bonjour,

Alors, ils disent que :

La satiation sémantique, saturation sémantique ou encore satiation verbale est un phénomène psychologique au cours duquel la répétition d'un mot ou d'une expression provoque une perte temporaire du signifié auprès de l'auditoire, qui perçoit alors la parole comme une suite de sons répétés dénuée de sens.

C’est exactement ce que j’ai failli ressentir à la lecture, un dénuement de sens, j’aurais donc d’ores et déjà pu par la conséquente décréter que c’était une nouvelle parfaitement réussi dans sa visée et partir à la pêche ou aux champignons.

Non (Néanmoins-Or-Nonobstant)

Je n’ai pas de cannes à pêche ni de forêt concomitante à ma villégiature actuelle. Il faut alors prendre deux minutes, cesser de bâiller et s’attacher au texte. D’emblée, je note une recherche dans la scansion et la disposition des mots (chose qui me chatouille toujours agréablement les antennes tant je suis ultrasensible à la mélodie des mots) qui ne doivent rien au hasard, et sur ce point, la chose est admirablement travaillée, attention toutefois à la surenchère des adverbe en ment, c’est assez relou à l’usage. Le style est percutant, à peine chichiteux par instants, c’est du solide. Pour le fond, je ne m’attarde pas, car je note que mon précédent commentateur a, à sa manière, tout à fait résumé ce que j’aurais pu dire sur cet étrange Benoît et son appétence à torturer la syntaxe.

Bref, je ne regrette pas de mettre un peu plus penchée sur cette nouvelle que ce que j’aurais pu faire par ma fainéantise coutumière.


Anna (truc avec des lettres)

   Anonyme   
22/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Si on en sourit, éventuellement, on devrait en tout cas en pleurer, surtout après la fin. Ton ironie, rendue pointue par un texte très travaillé, avec utilisation de mots recherchés ou rares, est plus méchante que drôle, et vient agrémenter une analyse moins méchante que portant sur un comportement catastrophique. Cet engouement de Benoît pour le déchiquètement, la maltraitance des mots, probablement lié à une maltraitance de la Raison, lui vaut un mise sous contrainte en psychiatrie, ce n'est pas étonnant vu sa logorrhée, parfois symptôme de psychose et bientôt remplacée par le mutisme, symptôme également. Les premiers mots du texte annonçaient la couleur, mais on ne les avaient pas cru. Pervers... d'accord... mais ses martyrs sont des mots... est-ce une sorte de poète obstiné ? Non, c'est très sérieux. C'est une description implacable de l'éclatement de tout l'être, qui vit normalement aussi de nourritures célestes, avec, en toile de fond grossièrement invisibilisée mais facile à deviner, une inadaptation et dégradation sociale liée à ce genre de maladie. C'est une histoire affligeante.
Qui a éduqué Benoît ? Comment a-t-il survécu ?
L'utilisation d'Oniris pour faire part d'un dérèglement due au mot est très particulièrement adapté ! Et ce genre de texte n'arrivera sans doute jamais aux oreilles des psychiatres, eux qui ne jurent que par les symptômes, c'est-à-dire ce qui est visible au moment de la consultation, comme si celle-ci était forcément représentative de tout le comportement...

La brièveté du texte ajoute à la déchéance : Benoît n'a pas droit à une histoire, une nouvelle de plusieurs pages ; trois paragraphes froids comme un marbre suffisent à le décrire.

Je n'aime pas. Mais je salue !

   Pouet   
22/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Slt,

quand la satiété nous fait mincir, fondre aux yeux de la société, dans cette satiation quelle satanique satisfaction!

Ne pas rester à la surface des mots, des choses, des êtres ... bien sûr fait encourir la noyade ; à force d'émirillonner les conventions on finit pas vivre en camaldule... Mieux vaut ne pas se représenter, se figurer pour entrer en représentation.

J'ai vraiment bien aimé ce texte qui, je trouve, demeure percutant dans sa concision, ouvrant quelques pistes réflexives en peu de vocables.

   Vincente   
22/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Voilà une très convaincante déclinaison où la posture intellectuelle communément admise, celle autorisant communication et entente entre les êtres l'ayant établie, est profondément remise en cause. Le retournement paradigmatique qui s'y opère' avoue un certain plaisir, que dirai-je, un certain bonheur dans la déstructuration du langage, mot à mot cassé sous les coups d'un "logorrhéique ossuaire". Je me plais à imaginer, presque physiquement la "concassure" des mots en tant qu'entité matérielle, sans vie, presque minérale.

J'ai trouvé intéressant de voir ce cassage en règle des codes qu'opère le personnage, d'autant qu'il en jouit. Bien sûr il est regrettable de constater que celui-ci est une opération solitaire où les autres deviennent victimes, il n'y aura pas de bénéfiques échanges dans ce refus destiné à une apocalyptique visée de l'outil linguistique. La posture est absolue et la destinée en sera fatale. Qu'à cela ne tienne ! elle présente une logique démonstrative positive au travers de toute sa négativité ; raisonnement par l'absurde en quelque sorte. Une sorte d'hypothétique mise en scène pour creuser le sens qui se serait caché dans les méandres de la forme ; car celle-ci est faite d'un agglomérat de notions, d'influence, de glissements, autant d'habillements / "babillements", là où le sens se voudrait impérial, impérieux, monolithique, absolu…

"Partout, les propos qu'il oyait se muaient en flot sonore amphigourique.". Je trouve que la résultante du fatras conceptuel dans lequel se trouve en impasse le locuteur' est joliment évoquée dans cette phrase. Et pourtant, malgré l'impasse affichée, je continue de penser que cette hypothèse littéraire présente un intérêt consistant. J'y vois une tentative d'essai linguistique dont l'épitaphe pourrait être : "Mort pour la science de l'écriture !".

PS : j'ai trouvé un apport effectif et profitable à cette "barre verticale en exposant (')" dans ce texte, plus léger et intermédiaire à la virgule, il facilite la lecture de façon plus ou moins pertinente selon les cas. J'ai essayé d'en profiter également, en un clin d'œil discret (innocemment ?) dans mon commentaire.

   Donaldo75   
22/8/2022
Bonjour ferrandeix,

Je crois que ce texte représente exactement ce que j'attends d'un Laboniris, à savoir une expérimentation qui va pousser le lecteur dans ses retranchements tout en restant accessible. Il y a une narration, une recherche lexicale, du rythme, des images et un véritable travail sur les sonorités. Je suis allé rechercher la signification du titre et ce que j'en ai lu ne m'a pas influencé dans mon premier commentaire mais a permis de mettre des mots sur une impression. Côté histoire - le pitch dramatique en quelque sorte - il y a presque du Edgar Poe dans la narration. Et c'est ce qui permet au texte de ne pas complètement tomber dans l'exercice de style et de rester une nouvelle, quelque part.

Je ne suis pas fan mais j'applaudis la performance.

   Cyrill   
23/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup ↑
Bonjour Ferrandeix,

Je ne me suis guère aventuré jusque là dans la section Laboniris, mais ici je ne regrette pas le voyage. J’ai trouvé votre texte audacieux. La composition en semble pensée jusqu’au plus petit signe, comme ces signes de coupe qui donnent une inflexion à la lecture.
Ce qui m’a marqué en premier lieu sont les allitérations en S nombreuses, surtout dans les premières phrases, je me suis senti comme serré à la gorge par un serpent.
Je m’en suis détaché ensuite pour m’intéresser au fond, cette affaire de déconstruction du langage que vous-même décortiquez avec virtuosité. Votre protagoniste pousse cette « spécialité » à l’extrême, jusqu’au supposé morbide, et se voit interné au grand soulagement des « gens honnêtes ».
Triste morale et triste société qui psychiatrise et réduit au silence des voix jugées trop excentriques et qui pourtant sont plus que nécessaires à la pensée. Mais cependant, que reste-t-il des vertus de communication du langage, sensé faire société, lorsque celui-ci est débité en suite de sons ?
Merci pour la lecture, c’est un écrit qui m’a vraiment intéressé tant il contient de pistes de réflexion.

   plumette   
27/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
un texte réjouissant tant il creuse l'obsession des mots.

un côté un peu emphatique qui n'est pas pour me déplaire, je me suis essayée à l'oral, c'est carrément jouissif!

Benoit est une victime finalement, en tout cas un incompris. Je me suis mise de son côté malgré la présentation peu flatteuse qui en est faite dans la première phrase destinée peut-être à égarer le lecteur...

Dans tous les cas, un grand plaisir de lecture dans cette catégorie expérimentale qu'est Laboniris

   Ingles   
29/8/2022
 a aimé ce texte 
Beaucoup
Ferrandeix,

Un beau texte, c'est presque un conte, un peu triste. Le texte est ambitieux, riche et il fait briller toute une argenterie lexicale. La forme est parfaite et en adéquation avec le fond, une forme de lutte contre l'indigence du langage parlé.
Benoît finit en hôpital psychiatrique condamné par une "administrative autorité", je soupçonne un ministère complaisant ! Il semble d'ailleurs condamné dès les premiers mots : "pervers psychopathe".
Bravo pour l'innovation typographique pour l'inflexion vocale ! Cela enrichit d'autant le texte.

La lutte est-elle définitivement perdue ?

Au plaisir de te lire,
Inglès

   Anonyme   
4/11/2022
 a aimé ce texte 
Un peu
J'ai trouvé l'écriture très laborieuse quand au sujet de la nouvelle il m'a paru très confus mais je pense qu'il y a une idée derrière tout ça qui m'échappe aussi je ne peux pas vraiment dire avoir pris du plaisir a la lire. Bravo !

   Anonyme   
9/2/2023
trouve l'écriture
très aboutie
et
aime beaucoup
ferrandeix,

et bien moi il me plaît Benoît, dommage qu'il nous ait laissés.
Ce qui est prodigieux, c'est la description de ce "pervers psychopathe et sadique assumé " dans ce texte truffé de mots très recherchés ( désubstantialisées - écaché - rogatons - charnier - logorrhéique - disert jouvenceau - ... )
Bravo, on se doit de le relire et d'aller vérifier les définitions dans le dictionnaire.
J'aperçois également des apostrophes en fin de certains mots Longuement' - Mentalement' - idiotisme' - Paradoxalement' - ( ce qui caractérise l'alphabet phonétique international API) et qui a tout à voir avec le thème de cette nouvelle.
On aurait pu croire, à un certain moment, que l'auteur du texte était Benoît. Impression qui disparaît avant la fin.

Merci pour ce "riche" texte. Félicitations.
ericboxfrog


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