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Sentimental/Romanesque
Yakamoz : Clara et le chien
 Publié le 15/03/25  -  4 commentaires  -  11085 caractères  -  209 lectures    Autres textes du même auteur

Un conte de Noël, né d’une improbable rencontre entre deux mondes qui s’ignorent.


Clara et le chien


Vous voyez la jeune femme qui fait la manche là-bas, blottie dans l’encoignure d’une porte, avec un petit chien noir ? Vous vous demandez peut-être comment elle en est arrivée là ? Eh bien, je vais vous le dire, ça ne sera pas long, je laisserai de côté les détails. Pourquoi à 30 ans, après une enfance heureuse, des études, un diplôme, on se retrouve à la rue ? C’est assez banal, finalement. Des mauvais choix, des mauvaises rencontres, des coups du sort et un grave accident. On bascule dans le chômage, on glisse de la précarité vers les minima sociaux, et puis un jour un compagnon violent vous jette littéralement à la rue. On y est.



Début décembre, je fais la manche sur les grands boulevards, c'est bientôt Noël, les vitrines des magasins sont illuminées, la pluie fait scintiller les trottoirs. À mes côtés un jeune labrador noir, je l'ai recueilli il y a trois mois, il était encore bébé, je l'ai appelé le chien et depuis il partage ma vie. Il fait froid, c'est la nuit et le vent souffle. Les gens avancent courbés, engoncés dans leurs manteaux et leurs écharpes, ils ne me jettent pas un regard, seuls les enfants semblent attirés par le chien qui est « trop chou » ou « trop mignon », c’est selon. Un peu plus loin, un grand gaillard barbu, bonnet sur les oreilles, s’affaire devant un brasero, des effluves de marrons chauds chatouillent cruellement mes narines, moi qui ai l’estomac vide et le ventre froid. Par chance, pour cette nuit, j’ai trouvé une place dans un centre d’hébergement d’urgence, je ne dormirai pas dans la rue, cette perspective me réconforte un peu, je caresse le chien d’une main distraite.


Lorsque j’arrive au foyer du Samu social, un petit groupe de sans-abris discute devant l’entrée, j’entends des éclats de voix, un homme et une femme s’invectivent bruyamment. Je m’approche discrètement, ils commentent une affiche punaisée sur la porte où l’on indique que des bénévoles du Secours Catholique proposent de recevoir un SDF pour le réveillon de Noël. Mes compagnons d’infortune ne semblent pas tentés par l’expérience, ils pensent que ce sont des bourgeois qui se donnent bonne conscience. Moi je me dis pourquoi pas, dès le lendemain je prends contact et quelques jours plus tard j’apprends qu’une famille accepte de m’accueillir avec le chien.


Le soir du 24 décembre, je me prépare dans les douches communes du foyer, j'ai toujours pris soin de mon hygiène et de mon apparence. Dans un décor émaillé de carreaux blancs, comme tous les soirs, c’est un festival d’apostrophes et de rires sonores, de nuages de vapeur d’où émergent des corps fatigués et des chairs flasques. En sortant, je jette un œil à mon reflet dans le grand miroir, je me trouve plutôt jolie, enveloppée dans une large serviette, mes cheveux blonds ramassés en queue de cheval. Je rejoins le dortoir, je m’habille avec mes plus beaux vêtements, ceux que j’ai gardés à l’abri de la crasse de la rue pour une grande occasion improbable. Je sors dans la nuit froide privée d’étoiles, le chien sur mes talons.


Après plus d’une heure de marche, je me retrouve dans les beaux quartiers de Paris, passe le porche d’un immeuble en pierre de taille avec appréhension et monte au cinquième étage. Marie et Romain, trentenaires, et leur fille Clara, cinq ans, m’ouvrent leur porte. Ils m’accueillent chaleureusement et me mettent tout de suite à l'aise, me débarrassent de mon manteau élimé et me font entrer dans le salon où trône un énorme sapin, alourdi de boules dorées, ceint de guirlandes ruisselantes. Sous les branches vert sombre qui embaument la résine, une montagne de paquets de toutes tailles, décorés de bolducs multicolores.


Ils m’invitent à m’assoir sur le large canapé de cuir brun pour l’apéritif, petits fours et champagne, je me sens mal à l’aise. Puis petit à petit, l’atmosphère se détend, ils m’interrogent sur ma vie avec délicatesse, sans jamais être intrusifs. Je remarque que Clara est très excitée, peut-être est-ce l’approche du passage du père Noël qui la rend nerveuse. Elle s'exprime par onomatopées, ses gestes sont brusques, elle fait volontairement tomber des objets et n’obéit pas à ses parents. Marie se rend compte que je lance des regards inquisiteurs dans sa direction et me dit :


– Clara est atteinte de troubles autistiques. On les a diagnostiqués il y a trois ans, depuis on a consulté des tas de spécialistes et essayé plein de thérapies mais sans résultat, pour l’instant il n’y a eu aucun progrès, on n’arrive toujours pas à communiquer avec elle.


Sa voix se brise, elle est au bord les larmes, Romain l’enlace et continue :


– Clara n’est pas scolarisée, pour le moment c’est mon épouse qui s’en occupe à plein temps. C’est très éprouvant mais Marie est très courageuse. On espère avoir une place prochainement dans une structure spécialisée.


Ils me racontent leur quotidien difficile, les périodes de découragement, leurs espoirs déçus, je sens que ça leur fait du bien de parler, mais de mon côté je ne trouve pas les mots pour répondre à cette douleur. Le chien reste sage, assis à mes côtés, on dirait qu’il comprend notre conversation. Il n’est pas perturbé par l’agitation de Clara, au contraire, il semble attiré par la fillette. Au bout d’un moment, il s'approche, la flaire, lui lèche les mains, elle est surprise, elle a d’abord un mouvement de recul. Je lui dis :


– N’aie pas peur Clara, le chien vient te dire bonjour, regarde comme il est gentil.


Finalement elle se laisse faire, s'apaise, tend timidement les doigts pour le caresser. Puis on passe dans la salle à manger, la table est dressée avec un service de porcelaine blanche et des verres en cristal qui pétillent. Je m’assieds timidement, impressionnée par tant de luxe. C’est un repas de réveillon typique, foie gras, dinde rôtie et bûche aux marrons, cela fait très longtemps que je n'ai pas aussi bien mangé. Clara est à côté de moi, le chien sagement assis au pied de sa chaise, il pose parfois sa tête sur sa jambe, elle lui donne de petits morceaux de viande. Ses parents laissent faire et regardent la scène avec étonnement.


– D’habitude les repas avec Clara sont une épreuve, me dit Marie. Elle renverse son assiette, recrache la nourriture, fait des caprices. Mais ce soir elle est d’un calme incroyable.


Plus tard dans la soirée, le champagne aidant, je me décontracte, je me sens plus à l’aise et je participe avec plaisir à la conversation qui roule en douceur sur divers sujets. La fillette a quitté la table depuis un moment, soudain Marie s’étonne :


– Où est Clara, on ne l’entend plus, elle est partie dans sa chambre ?

– Non elle est là, regarde, répond Romain.


Elle dort sur le tapis, la tête posée sur le flanc du chien qui ne bouge pas, il respire doucement les yeux mi-clos. Ses parents sont stupéfaits, depuis toujours coucher Clara est très compliqué, Romain me dit :


– C’est fou, d’habitude elle ne s’endort jamais toute seule, elle crie, refuse de fermer les yeux. On doit rester parfois une heure à lui tenir la main avant qu’elle trouve le sommeil.


Romain et Marie regardent Clara et le chien pendant un long moment, cette scène empreinte de sérénité les laisse sans voix. Puis nous terminons le repas, il est plus de minuit quand je propose de prendre congé. Romain me dit :


– On ne va pas vous laisser rentrer à cette heure tardive, si vous voulez on a une chambre de bonne sous les toits qui n'est pas occupée, vous pourriez rester pour la nuit.

– C’est très gentil, mais je ne voudrais pas abuser de votre gentillesse.


Je suis affreusement gênée, Marie insiste :


– En plus il gèle et la neige commence à tomber, je sais que vous devez être habituée au froid mais quand même.


Finalement, à court d’arguments, je me laisse convaincre. Clara, que le bruit de notre conversation a réveillée, comprend que je vais rester et elle veut absolument que le chien dorme dans sa chambre. J’accepte, lui aussi approuve en remuant la queue. Pendant que Romain s’occupe de coucher Clara, Marie me conduit au dernier étage sous les toits par un escalier de service, ouvre une porte basse :


– Vous voyez c’est tout simple, mais ici au moins vous serez au chaud et au calme. Vous avez un lavabo dans le recoin là-bas et des toilettes sur le palier. Si vous voulez prendre une douche demain vous pourrez utiliser notre salle de bain.


Je l’aide à faire le lit, puis elle me laisse en me souhaitant une bonne nuit, je m’endors aussitôt dans les draps fraichement repassés. Je me réveille à l’aube, jette un œil à travers le vasistas, la neige recouvre les toits de Paris. Je descends, Marie est dans la cuisine, Romain dort encore, Clara est levée depuis longtemps et elle a déballé ses cadeaux. Sa mère me dit :


– Clara a très bien dormi cette nuit. Mon mari m’a raconté qu’aussitôt le chien entré dans la chambre, il a sauté sur le lit et s’est couché contre elle. Romain a laissé faire, ça avait l’air de leur faire plaisir à tous les deux.


Je regarde Clara qui dévore ses tartines avec appétit, Marie continue :


– Elle a mangé son yaourt sans en renverser partout, j’en reviens pas, c’est la première fois que ça arrive.


Je sens qu’elle veut me dire autre chose, elle hésite un instant puis se lance :


– Votre chien semble avoir le don d’apaiser Clara, on dirait que quelque chose se passe entre eux, vous l’avez remarqué aussi ?


J’acquiesce d’un hochement de tête et elle poursuit :


– Ce serait bien si Clara et votre chien pouvaient continuer à se voir. Romain et moi on en a parlé cette nuit, on pense que c’est une forme de thérapie qu’on devrait essayer, peut-être que ça pourrait aider Clara à progresser. Qu’est-ce que vous en pensez ?


Je suis un peu déconcertée, je bredouille une réponse :


– Je ne sais pas, je n’ai pas réfléchi, c’est vrai que le chien et Clara ont l’air d’avoir noué une relation spéciale, mais d’un autre côté on se connait à peine, je ne sais pas quoi dire, vous comprenez ?


Marie acquiesce, semble songeuse et après un bref silence elle continue :


– Si vous acceptez, on fera en sorte de s’organiser pour que ça vous laisse un maximum de liberté. On pourra aussi vous mettre à disposition la chambre de bonne quand vous en aurez besoin, ce sera mieux que le foyer non ?


Je ne réponds pas, Marie comprend qu’il faut me laisser un temps de réflexion, elle se tait et quitte la pièce. Des tas de choses se bousculent dans ma tête, je repense à ces parents émus aux larmes lors de cette soirée de réveillon en voyant leur enfant enfin épanouie. Moi aussi j’ai été touchée par la communion entre cette fillette autiste et mon chien. Je réalise que pour Romain et Marie, c’est un peu une dernière chance, je n’ai pas le droit de leur refuser cette espérance d’une vie meilleure pour leur fille. Je vais leur dire que j’accepte de les aider, que l’on va se revoir pour que le chien passe du temps avec Clara. Je vais aussi les remercier de m’offrir un abri, pour moi c’est l’espoir de sortir de la rue et de prendre un nouveau départ, c’est un joli cadeau du père Noël, moi qui n’y croyais plus depuis longtemps.


 
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   Dameer   
23/2/2025
trouve l'écriture
aboutie
et
aime bien
Hello,

J’ai aimé cette subtile introduction à la 3ème personne, comme d’un regard extérieur, pour ensuite glisser dans le « je » du personnage, qui nous déroule une histoire simple, linéaire : cette jeune femme de 30 ans est SDF, vit à la rue, fait la manche, trouve refuge dans les foyers sociaux. Particularité : elle a un chien qui lui tient compagnie. Et c’est la présence de cet animal qui va faire basculer sa vie un jour de Noël, puisque Clara, la petite fille de la famille qui l’accueille ce jour-là va s’y attacher. Double miracle de Noël ! Clara la petite fille autiste est calmée par la présence du petit chien, et la jeune femme SDF trouve une famille qui va l’héberger de façon permanente !

Conte de Noël dans la mesure où cette transformation majeure dans la vie de ces personnes a lieu à l’occasion de la fête de Noël, mais basé sur des éléments vérifiés : les animaux sont reconnus pour apaiser les personnes souffrant de troubles de l’attention, et la famille d’accueil et la jeune femme SDF trouvent mutuellement leur compte dans cet arrangement : la jeune femme et son chien s’occuperont de Clara, en échange d’un hébergement.

Récit vivant, bien écrit, entrecoupé de dialogues, mais au dénouement peut-être un peu trop prévisible. Mais ne boudons pas notre plaisir sur ce récit plein d’humanité et d’optimisme.

   Cleamolettre   
23/2/2025
trouve l'écriture
convenable
et
aime bien
Bonjour,

C’est effectivement un joli conte avec une fin heureuse pour tout le monde. Un peu de chaleur et de positivité, par les temps qui courent, ne font pas de mal. Le texte est plutôt bien écrit, la lecture est fluide et l’ambiance des différents lieux bien rendue. C’est assez touchant concernant les personnages, de la jeune fille aux parents en passant par Clara. On a presque envie de rencontrer le chien aussi, pour vérifier son pouvoir d’apaisement sur soi-même. Et le thème est actuel et mérite d’être traité, la thérapie par l’animal se développant de plus en plus.

Mais j’avoue avoir trouvé l’ensemble un peu linéaire. Et avec un peu trop de facilités dans les relations entre les personnages. C’est un conte, donc le genre veut un peu ça, mais il me semble que ça n’empêche pas plus de suspens, de surprise, ou de rugosité.

Déjà le premier paragraphe aurait pu sauter. J’aurai préféré un texte en « je » du début à la fin. Et je crois que de nos jours il n’y a plus besoin, hélas, d’expliquer comment une jeune femme de 30 ans peut se retrouver à la rue. Je pense que ça aurait pu être intéressant qu’on apprenne ce parcours par les questions des hôtes, ça aurait pu les définir en creux, installer un malaise, une curiosité déplacée ou des jugements hâtifs. Peut-être laisser des doutes sur leurs intentions pour amener un revirement de leur part quand ils réalisent les bienfaits du chien sur leur fille.

Ce ne sont que des pistes de réflexions sur ce qui pourrait rendre le texte plus surprenant à mes yeux. Enfin, les deux dernières phrases me semblent inutiles. On se doute déjà de la proposition et du fait que la narratrice va l’accepter et pour quelles raisons. Finir avant la proposition en faisant comprendre qu’elle a été faite et acceptée m’aurait suffit je crois. Mais ça n’enlève rien au sujet, qui me plait vraiment.

   Cyrill   
4/3/2025
trouve l'écriture
convenable
et
n'aime pas
J’ai trouvé cette histoire vraiment à l'eau de rose et très attendue dans son dénouement. Les contes ne sont pas pleins de bons sentiments et ne se concluent pas forcément par un happy end. Ils sont au contraire bien souvent l’occasion d’accompagner l’enfant dans l’exploration de noirceurs, des siennes propres et de celles des autres. Relisons Andersen.
Je dirais que l’écriture est très efficace. Elle fait avancer l’histoire au pas de charge et laisse hélas de côté des singularités, des épaisseurs qui nous feraient nous attacher à la protagoniste. Nous avons donc une femme sans domicile fixe assez générique avec son chien obligé, rien qui parvienne à me toucher si ce n’est bien entendu qu’elle évoque en creux des situations sociales bien réelles.
Vient le réveillon estampillé « charitable », un cadre vite plaqué et qui permet à l’histoire de se dérouler.
Les personnages ne me paraissent pas incarnés, ils n’ont que l’épaisseur de la page. Les dialogues ne sont pas naturels, pas crédibles, ils sont instigués par la théorie. Je ne remets pas en cause, loin de là, l’idée de la thérapie par l’animal, mais l’histoire est exposée avec un tel déluge d’évidences conceptuelles que je peine à y croire.
Non que je sois sans cœur, mais la narratrice est trop stéréotypée et me semble donc être une marionnette animée par l’auteur. J’ai cette impression, de bout en bout, que l’auteur m’explique ses intentions d’auteur plutôt que d’exposer son tableau.
C’est cette impression, tenace, qui a corrompu ma lecture de l’histoire. Désolé.

   JohanSchneider   
20/3/2025
trouve l'écriture
convenable
et
aime un peu
Dès que je repère une histoire avec un chat ou un chien, j'accours (oserais-je dire ventre à terre?)
C'est mon côté pépère à chienchien ou à matou, je n'y peux rien. Et dès lors je suis déjà à moitié conquis.
Oui mais... il reste l'autre moitié : celle qui en a déjà lu des quantités, de ces belles histoires qu'on finit éventuellement une larmichette à la paupière.
Je ne vais pas vous reprocher d'en avoir rajouté dans le pathos, au contraire vous avez su très habilement nous éviter de tomber dans le lacrymal.
En définitive, le chien est relégué au second plan, dans votre nouvelle. Vous l'avez progressivement effacé au profit de ces humains ruisselants de bonhomie (les parents de Clara) et d'une jeune accidentée de la vie candidate à une possible résilience (la maîtresse du chien).
C'est bien écrit et bien mené, mais on ne cesse jamais de se souvenir que nous sommes dans une pure fiction.
Un dernier mot pour sacrifier à mon chauvinisme de vieux Parisien (de naissance, plus de résidence) : "les beaux quartiers de Paris"... j'en ai connu dans les années 70, de nos jours je me demande vraiment s'il en reste ou ce qu'il en reste.


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